L’aliénation - Pornographique

Addiction ; La société pornographique enchaîne l’homme et la femme.

L’avertissement de l’écrivain Jean-Paul Brighelli

Vendredi 6 juillet 2012 // Divers

Drapeau de FranceLes messages à caractère sexuel sont omniprésents dans les médias, constatait Chantal Jouanno dans un rapport récent. Dénonçant « la pornographisation de la société », la sénatrice de Paris s’inquiétait des conséquences de ce « vacarme sexuel » sur la psyché des adolescents. C’est aujourd’hui Jean-Paul Brighelli qui prend la plume pour dénoncer les ravages de la pornographie. Enseignant, l’auteur s’est fait connaître en publiant la Fabrique du crétin, une charge contre la démagogie des pédagogistes. Certaines de ses thèses méritent d’être discutées mais son livre destiné à des adultes avertis est d’autant plus intéressant que Brighelli, d’une truculence rabelaisienne, n’a jamais joué les pères la pudeur et qu’il est même, à ses heures, rédacteur de romans érotiques.

Entretien.

Vous écrivez dans votre livre que la pornographie est une prison dont on ne sort que par la violence. Avez-vous été surpris par l’affaire du "dépeceur de Montréal" ? Non. Il a travaillé entant qu’acteur dans le milieu gay nord-américain. Or la plupart des scénarios de ces films sont fondés sur la violence et la soumission, encore plus souvent que dans la pornographie hétérosexuelle. Certaines scènes s’apparentent à des viols.

Quelles conséquences ces films ont-ils sur leurs spectateurs ? Il faut savoir que ces spectateurs sont très souvent des adolescents, qui passent des heures entières sur Internet où la pornographie est en accès libre : déjouer le contrôle parental est un jeu d’enfant ! Elle est source d’addictions et de frustrations chez ces adolescents, car tout est faute dans ces films, depuis les seins siliconés des actrices jusqu’au membre viril de leurs partenaires ce qui explique que l’usage du Viagra soit très répandu chez les jeunes adultes, qui tentent d’imiter des "modèles" dont ils ne savent pas qu’ils sont hors norme. Ce monde falsifié leur donne une image dégradante de la femme, mais aussi de leur propre corps.

Par sa violence, la pornographie nourrit la barbarie. À Lyon, l’an dernier, des mineurs ont filmé sur leur portable le viol d’une gamine de 14 ans, en plein après-midi. Il y a un lien très fort entre le phénomène des bandes et le gang bang, cette sexualité de groupe mise en scène dans ces films : le gang bang fait la promotion de la tournante. Encore les films américains sont-ils moins violents que d’autres, car contrôlés par le FBI. Mais dans certains films russes, il y a des filles que l’on bat à coups de canne jusqu’au sang.

Etonnez-vous qu’elles soient si nombreuses à se suicider ! Beaucoup de ces actrices ont une image désastreuse d’elles-mêmes. La pornographie se paie cash. En traumatismes, violences, mépris des autres et de soi-même. C’est Eros et Thanatos dans le même bateau. Toutes ces morts, simulées ou réelles, font un grand cadavre : celui de notre civilisation. La pornographie est un monde dont l’amour est banni.

Un attentat contre la culture  ? Oui. Ce n’est pas seulement que ces films usent d’un langage atrophié, se résumant à des onomatopées comparables à celles des rappeurs. C’est aussi que la pornographie prétend briser tous les tabous, sous couvert de liberté. Le thème de l’inceste est très présent dans ces films. L’univers pornographique en reste au stade infantile, incapable de s’extirper de la phase oedipienne pour accéder à une sexualité adulte. La pornographie concourt à la décérébration des individus, elle en est aussi le symbole : l’écho de l’absence d’éducation.

À qui profite-t-elle ? C’est un marché gigantesque : on estime ses bénéfices directs à 50 milliards de dollars
par an, et ses bénéfices indirects à 200 milliards ! En profitent quelques artisans, si j’ose dire (il y a a une pornographie de la misère effroyable au Nigeria, par exemple), et surtout des industriels. Propriétaire de Direct TV, General Motors distribue des millions de contenus pornographiques par mois via les réseaux de télévision câblés dont il est actionnaire... Dans la San FernandoValley, en Californie, il se tourne 4 000 films X par an ! La pornographie est de l’ordre de l’industrie : la pornstar est une femme réifiée. L’érotisme, au contraire, est de l’ordre de la culture. La séduction fait appel aux mots, donc à d’infinies nuances. Il suffit de lire les Liaisons dangereuses pour le comprendre.

Vous accusez le libéralisme de cette régression pornographique. N’est-ce pas trop simple ? Le capitalisme a mué : à la production de biens, il a substitué la satisfaction de pulsions libidinales. C’est moins risqué et très rentable ! La pornographie est le révélateur le plus sûr de cette révolution : c’est la récupération affichée, par des intérêts économiques, de la libido elle-même.

Mais ne peut-on pas concevoir un libéralisme contenu par la morale ? Il y a un libéralisme qui pourrait rester moral : un libéralisme contenu par l’État. Pour s’appliquer, la common decency, chère à Orwell, doit être dégagée de tout intérêt économique.

Vous écrivez : « Il nous a fallu du temps pour comprendre que "liberté sexuelle " était un oxymore. L’alliance de deux termes incompatibles. » Avez-vous fait fausse route ? Jouir sans entraves fut la prison mentale de toute la génération issue de Mai 68 : Nous avons cru que la révolution sexuelle était une liberté. Nous nous apercevons que c’est un carcan. Nous sommes entrés dans un totalitarisme consumériste plus présentable, mais plus implacable, que les totalitarismes rouges ou bruns. « On asservit les peuples plus facilement avec la pornographie qu’avec des miradors », disait Soljenitsyne...

Que faire ? D’abord, comprendre que la pornographie ne relève pas de la liberté d’expression mais qu’elle empêche au contraire de penser et de s’exprimer. Ensuite, faire le ménage sur le Net : tout le monde sait qu’il faut fermer l’accès à ces sites. Techniquement c’est possible, mais cela suppose que la volonté politique s’impose à des intérêts économiques colossaux... Enfin, il est essentiel de prévenir les adolescents contre la pornographie, dans les collèges et les lycées. Je propose au ministre,Vincent Peillon, de réfléchir à la manière de dispenser cette information, avant de créer des "brigades d’intervention" dans les établissements scolaires pour dire « très franchement, la pornographie, c’est le mal ».

La Société pornographique, de jean-Paul Brighelli, François Bourin Éditeur, 144 pages, 16€.

Valeurs actuelles 21 juin 2012

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