ASIE CENTRALE : Un projet pour la France

Mercredi 20 juin 2012, par B. LA RICHARDAIS // La France

Drapeau de FranceColonel d’infanterie, docteur en sciences politiques, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques, René Cagnat a été attaché militaire dans plusieurs pays de l’Est et en Asie centrale. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, il montre pourquoi et comment il faut défendre l’Asie centrale contre les menaces conjuguées du terrorisme, de l’islamisme et de la drogue. En coopération avec les États de la région et avec la Russie, la France peut jouer dans ce combat un rôle majeur.

De l’Afghanistan au Turkestan, que faire en Asie centrale et d’abord, comment envisager cette vaste région trop peu connue ?

René Cagnat : L’Asie centrale doit selon moi être observée du point de vue de la géographie humaine. C’est pourquoi j’y intègre l’Azerbaïdjan, de langue turcique comme les autres pays du Turkestan - Tadjikistan exclu -. Je n’oublie pas le Tatarstan qui fait partie de la Fédération de Russie, les abords mongols qui sont peuplés de Kazakhs et la partie nord de l’Afghanistan. Bien entendu, le Xinjiang a toujours fait partie de l’Asie centrale - il en est même le fleuron.

Pour répondre à votre que faire ?

Il faut commencer par analyser la situation. En Afghanistan, les taliban se sont renforcés grâce à Jalaluddine Haqqani qui a rassemblé les taliban nationaux - ceux de mollah Omar - qui restreignent le djihad à l’Afghanistan et les djihadistes internationaux de Mehsoud enclins à intervenir en Asie centrale dès que les Américains se seront quelque peu effacés. Pour le moment, les taliban unifiés veulent démontrer leur force en organisant des attentats spectaculaires. De fait, ces actions prouvent la présence du mouvement taliban dans tout le pays et sa capacité de pénétration de l’administration Karzaï, de la police et de l’armée régulière. C’est ce que nous avons constaté lors des combats dans Kaboul, en avril dernier.

Quel est le rapport des forces ?

René Cagnat : On compte 50 000 combattants taliban, qui bénéficient d’un large soutien dans la population. En face, la force d’intervention aligne 130 000 soldats mais la confusion règne dans le camp de l’Otan. Après sept années d’hésitation, les Américains ont adopté une stratégie de contre-insurrection, inspirée par le livre remarquable du lieutenant-colonel Galula (1), qui est dans la ligne directe de Bugeaud, Gallieni et Lyautey. Mais en Afghanistan, les Américains n’ont pas trouvé ce que David Galula appelle la contre-cause compétitive : la cause des taliban est surtout religieuse, un peu patriotique. Une contre-cause pour mobiliser la population contre eux n’a pu être découverte.

Qu’en est-il du président Karzaï ?

René Cagnat : Hamid Karzaï est finalement plus fort qu’on ne le croit : c’est à la fois l’homme des Américains et, probablement, l’homme de la drogue. Il a donc des moyens, de l’argent, et il peut financer une armée qui, tant qu’elle sera payée, lui assurera une défense minimale. Karzaï est partisan de négocier avec les taliban, alors que la Ligue du Nord y est systématiquement opposée - surtout depuis le récent massacre des Hazaras à Kaboul. Karzaï ne peut donc faire l’unité des Afghans. Cela dit, le trafic de la drogue assure une solidarité minimale entre les Afghans...

Venons-en à la situation au Turkestan...

René Cagnat : Le Turkestan est confronté à l’Afghanistan de trois façons : le trafic de drogue, la pénétration islamiste, la pénétration terroriste.

En Asie centrale, l’action des taliban sera rendue d’autant plus redoutable dans un proche avenir qu’il existe des problèmes de succession au Kazakhstan et en Ouzbékistan. Dans ce premier pays, on observe une agitation islamiste au sud et à l’ouest du pays, qui est à la fois surprenante et inquiétante. L’ Ouzbékistan connaîtra un énorme phénomène de décompression à la mort du président Karimov, qui opprime violemment la population. Le Tadjikistan est le point névralgique. Ce pays a une frontière de 1 300 km avec l’Afghanistan : cette frontière est incontrôlable en raison de la variété des reliefs. En outre, les Tadjiks parlent la même langue que les Afghans ce qui renforce leurs liens. Le Turkménistan est moins vulnérable mais la drogue passe maintenant plus souvent par ce pays avant de rejoindre la Russie et l’Europe de l’Ouest. Le Kirghizstan présente toujours la même fracture entre le nord et un sud qui est plus musulman et plus mafieux, donc vulnérable à une subversion islamiste venue d’Afghanistan. Enfin, le Xinjiang est confronté à une insurrection larvée des Ouïghours, qui provoquent tous les étés des émeutes violemment réprimées par les Chinois.

Quel est l’intérêt respectif des divers pays que vous avez évoqués ?

René Cagnat : L’Afghanistan n’a d’intérêt pour nous que culturel. Mais ce pays a un grand intérêt stratégique pour les États-Unis qui y sont placés sur les arrières de l’Iran, de la Chine, de la Russie et de l’Inde. C’est pourquoi les Américains veulent, quoi qu’ils disent, conserver quelques points d’appui dans le pays. Ainsi, ils pourront, entre autres, influer secrètement sur le marché de la drogue, en mesure de l’utiliser comme une arme. L’Afghanistan a également une grande importance stratégique pour l’Inde, le Pakistan et l’Iran. L’autre intérêt de la région, c’est le gazoduc Unocal qui doit transporter le gaz du Turkménistan vers la péninsule indienne : les firmes américaines sont très intéressées par ce projet, dont Hamid Karzaï était le responsable afghan avant de devenir président.

À l’inverse de l’Afghanistan, le Turkestan est d’un intérêt économique majeur, aujourd’hui et pour longtemps. Dans le domaine de l’énergie, l’Asie centrale (avec l’Azerbaïdjan et le Xinjiang) présente une capacité considérable pour les hydrocarbures, notamment pour le gaz avec une production de 200 milliards de m3, soit un niveau supérieur à celui de l’Union européenne ou de l’Arabie saoudite.

Le pays-clé, c’est le Turkménistan dont les réserves prouvées de gaz sont supérieures à celles des États-Unis et de l’Arabie saoudite. Ce n’est pas négligeable. Ainsi, une alliance qui regrouperait la Russie, l’Iran et le Turkménistan représenterait 60 % du gaz mondial ! Pour le pétrole, l’intérêt de l’Asie centrale est moindre : le Kazakhstan produit environ 100 millions de tonnes, l’Azerbaïdjan une soixantaine et le Xinjiang une quarantaine. N’oublions pas non plus l’uranium, les terres rares, le coton et l’or dont je vous ai parlé dans notre précédent entretien. (2) Vous voyez donc que nous avons tout intérêt, sur le plan économique, à défendre le Turkestan. S’y ajoute un intérêt stratégique puisque le Turkestan s’e- trouve sur la route de la drogue et de l’islamisme. C’est aussi le seul point de passage possible pour le repli du corps expéditionnaire en Afghanistan.

Comment organiser le repli des Français ?

René Cagnat : Le repli nécessaire de nos soldats doit être rapide - il doit s’effectuer si possible cette année. Tant que nos soldats resteront en Afghanistan, le danger sera extrême : une provocation peut mettre le feu aux poudres et déclencher une vendetta générale contre l’Otan. Le repli est lui-même risqué. N’oublions pas le désastre subi par l’armée britannique en 1842, dans des conditions remarquablement exposées par Peter Hopkirk dans Le Grand jeu : les stratèges américains auraient dû lire ce livre (3) dès sa publication en anglais, en 1990. Ils ne l’on pas fait. C’est très regrettable car ils auraient appris comment toute une armée qui avait quitté Kaboul pour retourner aux Indes a disparu - à l’exception d’un officier - notamment dans les gorges du Surobi, là où les troupes françaises ont été inconsidérément déployées par Nicolas Sarkozy.

La vendetta est l’invariant stratégique des Afghans : dès que les étrangers se comportent comme des envahisseurs, ils s’efforcent de les tuer. Bien entendu, les avions de l’Otan pourront sauver les troupes terrestres - à condition que les Afghans ne disposent pas de missiles sol-air. La question du matériel est plus compliquée : nous avons nos meilleurs blindés en Afghanistan et il faudra les rapatrier par avions gros porteurs – des Antonov russes. C’est un moyen coûteux et rien n’est encore garanti car de nombreux appareils ont déjà été réservés par d’autres pays occidentaux - les Britanniques, notamment, sont en train de filer à l’anglaise, c’est le cas de le dire ! Il faut donc se dépêcher de placer nos 400 blindés et nos 3 000 conteneurs dans les avions et aussi dans les trains. Par voie ferrée, un itinéraire est possible : il passe par Mazar-i-Sharif et l’Ouzbékistan, mais les Ouzbeks ont beaucoup augmenté leurs prix. L’autre itinéraire disponible est routier : il traverse le Tadjikistan et le Kirghizstan, puis à partir de Bichkek par VF va en direction d’Oulianovsk où les Russes nous prêtent une base. Leur aide est indispensable.

Comment envisager la protection de l’Asie centrale ?

René Cagnat : Dans le cadre de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS), Moscou et Pékin vont devoir s’occuper de la défense de l’Asie centrale car les Américains se mettent en observation, enfermés dans des points d’appui d’où ils interviendront en cas de crise en Iran, en Ouzbékistan... On peut compter sur les Russes pour maintenir les Chinois dans le Xinjiang, où ces derniers auront fort à faire...

Les Russes ont à se défendre contre la drogue, qui provoque chez eux 30 000 morts par an - autant que toutes les pertes qu’ils ont subies en Afghanistan. La situation est critique car les policiers et les douaniers centre-asiatiques ont souvent partie liée avec les trafiquants. Grâce à notre expérience, nous les Français pouvons aider les Russes à combattre les mafieux et à mettre en oeuvre une stratégie de contre-insurrection face aux islamistes. Sur la frontière afghane, il n’est pas question d’établir une tcherta - une ligne de fortins. Il faudra intervenir dans la profondeur du territoire afghan et y détruire par des opérations coup de poing les récoltes, les docks et les laboratoires, intervenir aussi dans le nord de l’Afghanistan face aux infiltrations terroristes, islamistes ou mafieuses. Les forces spéciales françaises, nos policiers, nos gendarmes et nos douaniers peuvent être très utiles : en agissant aux côtés des Russes, nous défendrons notre pays qui sera de plus en plus confronté à la drogue.

Propos recueillis par B. La Richardais
David Galula - « Contre-insurrection : Théorie et pratique », Economica, 2008, prix franco : 20€.
Entretien avec René Cagnat « Asie centrale - Un enjeu stratégique ».
Peter Hopkirk - « Le Grand jeu, Officiers et espions en Asie centrale », Édition originale : John Murray, Londres, 1990, Éd. Nevicata, 2011, prix franco : 31 €.

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