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ANALYSE : Qui va payer ?

Mercredi 28 novembre 2012 // La France

François Lenglet, le célèbre journaliste qui interrogeait Nicolas Sarkozy il y a quelques mois, vient de publier un livre chez Fayard Qui va payer la crise ? (11,90 €) où se trouve présentés en termes clairs les vrais problèmes actuels de l’Europe et de la France.

Qui va payer la, crise ? Tel est le titre du livre de François Lenglet qui vient de paraître. Le journaliste économique est bien connu. En 2007, il a publié La crise des années 30 est devant nous. On sait déjà maintenant qu’il avait vu juste. Et, aujourd’hui, dans son nouvel essai, il vise juste. Il désigne tour à tour les causes financière, économique, politique, sociologique qui toutes interfèrent, de cet infernal imbroglio où aucun responsable en place ne voit ou n’ose voir clair.

Le livre écrit dans un style limpide déploie une démonstration implacable. Enfin quelqu’un de connu et de reconnu qui parle vrai ! C’est si rare.

LA FAUTE POLITIQUE DE LA DETTE

Une synthèse aussi magistrale ne se résume pas. Il convient ici d’en souligner quelques points de vue essentiels. François Lenglet insiste sur la cause directe, en quelque sorte première, au cours des dernières décennies, des politiques de facilité électorale et démagogique dans l’accroissement du système des dettes, car ce fut, c’est encore un système où la dette ne cesse de s’ajouter à la dette même quand elle est censée se substituer à une dette précédente ! Il dénonce la connivence incestueuse des responsables politiques et financiers qui s’est manifestée singulièrement quand les États ont repris à leur compte les effroyables passifs, nommés actifs, que les financiers sous le couvert d’investissements sociaux ont creusé dans leurs propres bilans et qu’ils se refilaient et se refilent encore, en y attachant ce qualificatif qu’eux seuls étaient assez experts pour se permettre de l’inventer, de « toxiques ».

Tels des Illustres Gaudissarts, ce héros de Balzac capable avec son baratin dé vendre tout et n’importe quoi pourvu qu’il touchât une commission ! Ainsi les dettes privées se sont-elles transformées en dettes publiques, ajoutant la masse à la masse dans des engagements insensés sans rien sauver sauf l’intérêt immédiat des financiers compromis ; il était de mode, dans ces milieux, d’affirmer que les États ne pouvaient faire faillite, ce qui était une contre- vérité, mais ces beaux messieurs pensaient, eux, et pensent encore, que le contribuable est là pour éponger. Chez nous, le contribuable peut tout, n’est-ce-pas ? Eh bien, non !

Cette masse de dettes est telle que François Lenglet n’hésite pas à conclure à l’impossibilité pratique de les acquitter correctement, intérêts et principal, alors même qu’elles empêchent les États et les peuples d’envisager le moindre avenir.

LA FAUTE MORALE DE LA DETTE

François Lenglet sous la démonstration technique et implacable a l’âme d’un moraliste . Ce qu’il décrit stigmatise le laxisme libéral-libertaire de toute une génération, de gauche, de droite, peu importe, dans la suite de 1968. Profitant de l’éducation et du cadre reçus qui lui garantissaient, à elle, sécurité et avenir , elle a mis sa signature à chaque page de cette ruineuse oeuvre politico-économique sans principe ferme mais où pouvait s’exprimer son immense prétention à faire fi de la sagesse traditionnelle ! Ces gens, tous les mêmes, tous de même formation ou à peu près, avaient et ont encore l’audace dans leurs discours de se recommander d’idéaux de pacotille dont l’affichage vertueux dissimule les vices profonds de l’orgueil, de l’égoïsme, de l’intempérance. Comment n’être pas soulevé d’indignation ? Ils ont usé le capital des prédécesseurs, en n’imaginant aucune borne à leur soif de pouvoir, d’argent, de places. Les derniers représentants de cette longue génération de profiteurs gardent encore une bonne partie des postes de décision et d’influence, même dans les alternances de figuration ; à eux encore et toujours, les fauteuils, les présidences, les prébendes, à quoi s’ajoutent les innombrables hauts conseils qui coûtent si cher à la République, 50 milliards d’euros, et qui ne servent, pour la plupart, à rien. Ce sont ces gens qui ont endetté leur pays à leur profit, pour se faciliter leur carrière politique ou économique.

François Lenglet signale justement qu’ils comptent bien, de surcroît, se préserver leurs retraites et tous leurs avantages acquis, en laissant aux générations futures le soin d’assumer les passifs. Il est, dans certaines circonstances historiques, une justice immanente : ainsi, comme un boomerang, leur projet lancé en dépit du bon sens leur revient dans la figure, et plus vite que prévu ; ils ne s’y attendaient pas et ils sont pris au dépourvu.

L’ ERREUR ACTUELLE DE LA ZONE EURO

La monnaie unique, l’euro tel qu’il fonctionne, fut leur oeuvre dans sa conception comme dans sa réalisation avec tous les non-dits et toutes les arrière-pensées politiques et économiques que sa création sous-entendait : une sorte de pari sur l’avenir qui était chargé d’installer une Union européenne fédérale, voulue en tant que telle, cependant non encore explicitée et surtout inexistante concrètement en dépit des innombrables appareils dont elle s’était dotée et, en vérité, encombrée. Impossible gageure qui constitue encore le credo de ces gens qui ont vécu et fort bien vécu de cette machine à illusions. L’euro est là, certes, mais les problèmes, loin de se résoudre, ont empiré. C’était prévisible.

Les divergences des économies et des intérêts, l’incroyable facilité donnée aux pays dépensiers sous couvert de zone euro d’emprunter n’importe comment à des taux que la caution fictive des pays riches, singulièrement l’Allemagne, semblait autoriser, les différentiels de compétitivité qui se sont d’autant plus accentués que l’Allemagne avait consenti des efforts dans tous les domaines cruciaux et que les autres pays avaient allégrement négligé d’entreprendre le moindre redressement en raison précisément des facilités qui leur étaient octroyées, tout a conduit à l’impasse actuelle : impasse totale, pratiquement sans issue.

François Lenglet fait une brève mais fulgurante analyse de chaque cas concerné et compare ces pauvres pays surendettés et les uns après les autres pris au piège de leur dette à des hamsters enfermés dans une cage tournante où ils sont condamnés à s’évertuer d’avancer sans jamais avancer ! Ah, la belle inquisition de la troïka !

Les pays du Sud avec le choix de Mario Draghi à la présidence de la BCE et avec l’élection de François Hollande à la présidence de la France semblent avoir gagner une revanche contre les pays du Nord, l’Allemagne en particulier, mais pour quoi ? En fait, la situation actuelle se résume en un chantage exercé sur l’Allemagne : « Tu dois payer, tu vas payer. C’est une question de solidarité !Nous avons fait assez d’efforts pour nos créanciers en payant au prix fort une rigueur insupportable ». Et de parler d’une manière ou d’une autre d’eurobonds dont les Allemands évidemment ne veulent pas.

SAUVER LA ZONE EURO ?

Cependant les milliards d’euros distribués n’ont servi à rien. Des moyens artificiels sont ainsi utilisés pour détendre les taux des emprunts d’État qui se retendent aussitôt après, et pour combler des trous sans fond. La Grèce ne pourra jamais remonter le pente ; c’est au tour de l’Espagne de passer à la moulinette, l’Italie suivra comme le Portugal et après, qu’on le veuille ou non, la France. La récession aggravée par les plans de rigueur va tuer jusqu’à l’idée même de croissance ; le chômage et la misère sont le résultat de politiques insensées qui écrasent les peuples sous le poids de dettes inhumaines et irrécouvrables : tout dépérira, industries, commerces, services. C’est inéluctable. Les sots savants répètent à l’envi : fédéralisme, fédéralisme ! Il suffirait, d’après leurs dires, de faire l’union bancaire, la mutualisation dés dettes, la garantie commune des dépôts et une coordination budgétaire, avec une intégration politique plus poussée, pour sortir la zone euro du gouffre où elle est prête de tomber. Il faudrait, affirment-t-ils encore, faire maintenant et vite ce qui n’a pas été fait avant, la décision politique ayant toujours du retard sur l’accélération économique ! Faux, répond François Lenglet avec justesse. Le fédéralisme ne résoudra rien ; il entraînera tout le monde dans la même débandade. Et ce sont les peuples qui paieront pour que les financiers aient leurs rentes et les politiques leurs prébendes.

L’Europe peut s’effondrer par le Sud. La Grèce sera contrainte de sortir de l’euro, au grand contentement de tout le monde, d’ailleurs. Ce sera coûteux, violent pour elle, mais d’une certaine manière sauveur. Il faudrait aménager pour l’Espagne et l’Italie des moyens de se mettre à l’abri temporairement de la spéculation. Ce qui est plus probable, c’est que, si le chantage du Sud continue et si la spéculation s’amplifie, ce seront les Finlandais et les Allemands qui retrouveront leur mark, car ils ne pourront plus accepter d’être des dupes, fût-ce aux prix de terribles conséquences. François Lenglet ne se réjouit pas de la fin probable de l’euro. Il voudrait même que soit sauvé ce qui peut être sauvé. Encore faudrait-il qu’il y eût des hommes politiques responsables.

Le message de François Lenglet, si original en lui-même, rejoint les analyses développées dans ces colonnes depuis cinq ans déjà. Nos lecteurs en sont témoins. Et maintenant il faut réfléchir à la suite politique qui devrait s’imposer.

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