ANALYSE : Paradoxes chinois.

Lundi 11 février 2013 // Le Monde

Paradoxe Chinois

À l’issue de son XVIIIe congrès national, évènement rituel le plus important de son pouvoir, le Parti communiste chinois a renouvelé sa direction, en place depuis dix ans. Xi Jinping, nouveau secrétaire général du Parti - et membre éminent de la nomenklatura des « princes rouges » - succédera à Hu Jintao à la présidence de la République en mars 2013. L’opacité de l’État-parti et de son fonctionnement n’en demeure pas moins une constante du régime, et la Chine de Pékin reste plus que jamais l’empire du secret.

Alors que, de Mao à Deng Xiaoping, au travers de nombreuses affres et tribulations la Chine a retrouvé son rang, on s’interroge dans toutes les chancelleries du monde, un monde globalisé, où tous les intérêts sont liés, nolens volens - sur l’identité réelle du nouveau pouvoir mis en place, et plus encore sur ce que pourraient être les grandes lignes de sa politique.

UNE NOUVELLE ODYSSÉE

Fait unique dans l’histoire, la Chine a fait sa révolution industrielle en l’espace d’une génération, soit environ trente ans, un décollage économique qui a nécessité deux ou trois fois plus de temps en Europe et en Amérique. Formidable, direz-vous ! Certes, mais pas exceptionnel dans la millénaire histoire chinoise. N’oublions pas, en effet, qu’avant la longue éclipse qu’a connue ce pays entre 1830 et 1980, l’Empire du Milieu était riche, puissant et à la pointe de l’innovation. Finalement, les fameuses guerres de l’opium (1839-1860), les occupations étrangères, les traités inégaux imposés à Pékin et un pouvoir fossilisé auront raison de cette Chine longtemps première puissance économique de la planète si l’on en croit l’historien de l’économie Angus Maddison. De fait, alors que la Chine représentait le tiers de la richesse mondiale au début du XIX° siècle, il ne s’agissait plus que d’à peine 1 % au milieu du XX°.

Célébrée jusqu’à plus soif par une certaine intelligentsia occidentale - et largement française - le maoïsme, régime de terreur, meurtrier de millions de personnes, générateur d’horribles famines et décimateur de son élite au cours des folies de la dite « Révolution culturelle », finit par entraîner un terrible affaiblissement du pays.

Proclamée en 1949, la République populaire de Chine se retrouve exsangue en 1976 à la mort du dictateur.

C’est un pays fermé, isolé de tout et de tous, dont héritera Deng Xiaoping. Avec habileté, celui-ci, tout en conservant pieusement la domination absolue du Parti communiste sur la société, mettra fin, sur le plan économique, au tout-État à l’intérieur et initiera une politique d’ouverture sur l’extérieur.

D’où une forte croissance du pays marquée d’un triple sceau : l’industrie favorisée au détriment de l’agriculture - et les villes privilégiées par rapport aux campagnes - l’émergence d’une classe moyenne et les tout débuts d’une consommation de masse. En dépit de sa « longue marche », de ses villes nouvelles tentaculaires et de ses millionnaires, la Chine n’est jamais qu’un pays riche rempli de pauvres, une nation jeune mais à la population vieillissante. En trente ans, le taux de fécondité des femmes chinoises est passé de 2,6 à 1’6 enfant, tout à fait insuffisant pour assurer le renouvellement des générations. En conséquence, la population va diminuer, passant de 1,34 milliard d’habitants en 2010 à moins de 1,3 milliard en 2051 dans le meilleur des cas. Si bien que la Chine va devoir assumer un gonflement du nombre des retraites avant d’avoir les moyens d’y faire face.

Enfin, si la Chine est numéro deux, derrière les États-Unis, par son produit intérieur brut total, elle se trouve seulement aux environs de la 100° place si l’on prend en considération un indicatif plus significatif du niveau de vie de la population, à savoir le produit intérieur brut par habitant.

AMBIGUÏTÉS PÉKINOISES

C’est sur son statut d’usine du monde, et donc sur l’exportation que Pékin a bâti sa nouvelle richesse. Or la concurrence, notamment asiatique, se fait plus rude et la demande occidentale, principal débouché des produits chinois, se délite. Quant à l’investissement, autre grand moteur de l’économie, il a engendré des effets pervers car les grands travaux entrepris l’ont été par un recours massif au système financier. D’où des banques chinoises plombées par des actifs sans rentabilité et la fuite en avant du système pour attirer à tout prix les capitaux vers Singapour, Hong Kong et surtout Shanghai dont l’ambition explicite est de supplanter New York.

Désormais, l’avantage compétitif à l’exportation semble relever du passé et la Chine, pour continuer d’avancer, doit se tourner vers l’innovation et la qualité. Si l’intégration à l’économie de marché a contraint les hiérarques du PC à adopter une politique économique néo-libérale, il n’a jamais été question pour autant de procéder à de profondes réformes politiques susceptibles de faire émerger un régime à l’occidentale caractérisé par le pluralisme politique et la séparation des pouvoirs. La Chine revendique sa spécificité et son propre modèle de développement, le « modèle chinois ». D’où l’ambiguïté de la politique pékinoise qui entend s’intégrer à la globalisation tout en lui résistant. Et pour cela utiliser toutes les possibilités, militaires et stratégiques comme diplomatiques et commerciales, en combinant économie planifiée et concurrence de marché. Avec évidemment le maintien, à l’intérieur, du contrôle de la société. Un système difficilement soutenable à terme.

UN EMBRYON DE SOCIÉTÉ CIVILE

D’autant que la parole commence à se libérer. Des milliers de jeunes Chinois qui n’ont pas connu les horreurs du maoïsme et sont nés dans une relative opulence semblent se satisfaire de moins en moins du fonctionnement de la société et du système politique de leur pays. Et sans oublier que la Chine compte 500 millions environ d’internautes. Si bien que la montée en puissance des réseaux sociaux sur Internet, tout en servant d’exutoire, a permis l’émergence d’un embryon de société civile, ce qui influe de plus en plus sur la vie politique du pays.

C’est ainsi que les camps de rééducation par le travail - les fameux laogaï, les goulags à la Mao où périrent des dizaines de millions de malheureux - sont sous le feu d’intenses et publiques critiques. Près de 350 camps, comptant quelque 3 à 5 millions de forçats, étaient officiellement recencés en 2008 par le pouvoir. Une sinistre institution maoïste revenue sous les projecteurs à la suite d’une triste affaire survenue dais la province de Hunan. L’installation de la nouvelle équipe dirigeante chinoise est d’une importance cruciale pour le reste du monde. Et le nouvel « empereur », Xi Jinping, prend les rênes d’un pays dont les progrès des dix dernières années sont aussi impressionnants que les défis qui l’attendent.

Deuxième économie mondiale, la Chine a réussi à sortir des millions d’habitants de la pauvreté. Mais son modèle de développement s’essouffle, la croissance fléchit, les entreprises publiques dominent, encore trop, la plupart des secteurs, le fossé entre riches et pauvres ne cesse de s’accroître et se trouve être l’un des plus importants de la planète. Enfin, l’agitation sociale et politique grandit. Par ailleurs, de plus en plus de Chinois, plus ou moins aisés, commencent à s’expatrier. Alors même que la corruption a profondément sapé la confiance envers tous les échelons du pouvoir.

C’est ainsi que la Banque centrale chinoise estimait, en 2011, le coût pour le pays, sur les vingt dernières années, des pots-de-vin, bakchichs et autres cadeaux en nature reçus chaque années par les fonctionnaires, hommes politiques et cadres supérieurs d’entreprises publiques, à 800 milliards de yuans : plus de go milliards d’euros, soit près de 5 milliards d’euros par an.

Qui plus est, phénomène longtemps nié, la connivence entre le pouvoir politique et la pègre s’étale au grand jour grâce aux déclarations du professeur He Bingsong, directeur du Centre de recherche en droit pénal de l’Université de Pékin qui vient de consacrer un document exceptionnel au crime organisé dans son pays.

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