Patrimoine

A vendre : église, beaux volumes, sans vis-à-vis…

Mercredi 17 octobre 2012 // La France

Depuis longtemps, les particuliers achètent des prieurés et des presbytères. Désormais, ils peuvent aussi s’offrir une église.

Entre Beauvais et Chantilly, à trois quarts d’heure de route de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle, dans ce qu’on appelle encore le pays de Thelle, se dresse l’un des rares édifices religieux du XVII° siècle encore debout dans la région, une chapelle en pierre flanquée d’une étonnante tourelle. A l’intérieur, une nef à trois travées, éclairée par une dizaine d’ouvertures. Au fond du choeur, une niche abrite un petit autel. Accessibles par l’escalier en colimaçon de la tourelle, les combles forment un vaste plateau habitable sous la charpente.

Cette chapelle est à vendre, pour 350 000 euros. « Deux couples se sont montrés intéressés pour l’instant, explique Bruno Van Montaigu, chargé de la vente pour l’agence Patrick Besse, mais, dans les deux cas, après avoir visité le lieu, l’une des personnes s’est rendu compte qu’elle ne se voyait pas du tout vivre dans un ancien lieu de culte, que cela la mettait mal à l’aise. Dans les protestants d’Europe du Nord, aux Etats-Unis ou au Canada, les réaffectations d’édifices religieux sont fréquentes et les gens y sont habitués. En France, le public « n’y est pas prêt. »
 
Dans l’Aisne, l’agent immobilier est à la recherche d’acquéreurs pour deux grandes églises dédiées à sainte Thérèse.

Pour la première, à Hirson un compromis de vente a déjà été signé avec un pianiste ; la seconde, à Saint-Quentin, intéresse une cantatrice. Ces églises datent des années 1930, alors que le nord de la France, dévasté par la Grande Guerre, avait besoin de bâtir des lieux de culte pour sa population en pleine expansion. Construites en béton, matériau nouveau qui séduisait les architectes de l’époque, elles sont aujourd’hui fragiles et nécessitent des travaux. Comme tous les édifices religieux construits après la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905, elles appartiennent à l’évêché (celles antérieures sont la propriété des communes). Celui de Soissons, Laon et Saint-Quentin possède un riche patrimoine du XX° siècle mais souffre d’une désaffection grandissante des fidèles et d’une baisse considérable des dons...

Sainte-Thérèse est mise en vente pour 145 000 euros.

À Hirson, le diocèse est déjà propriétaire d’une autre église, Notre-Dame de-Thiérache, qu’il lui faut entretenir. Aussi, quand, en 2007, Sainte-Thérèse est devenue trop dangereuse pour que le curé continue à y célébrer la messe, le bâtiment a été fermé, et, en novembre 2008, son campanile, qui risquait de s’effondrer, fut dynamité. L’église, désacralisée, a été mise en vente pour 145 000 euros.

À Saint-Quentin, la décision de vendre a été prise en décembre 2010 en plein Morvan. Ou cette ancienne église paroissiale, si touchante, au toit de lauzes et aux épais murs de calcaire, dédiée à saint Jacques, dans les Cévennes ? Elle aussi est en vente, pour 230 000 euros. Abandonnée par les fidèles à la Révolution au profit de la chapelle des bénédictins, chassés de leur monastère voisin, l’église avait été transformée en bergerie au début du XIX° siècle...

Les promoteurs commencent, eux aussi, à s’intéresser à ces églises sans fidèles. Ainsi, il y a quelques mois, l’église Saint-Louis de Tourcoing a été vendue par l’agence immobilière Transacnord Gonay à un promoteur qui est en train de la transformer en lofts. A Nantes, une église a été vendue récemment pour 848 720 euros et aménagée en hôtel haut de gamme. Dans la même ville, des avocats ont installé leur cabinet dans un ancien couvent...

Parfois, les cessions se passent mal. C’est le cas de l’église Saint-François-d’Assise de Vandœuvre-lès-Nancy. Construite dans les années 1960 par Henri Prouvé, le frère de Jean, l’église, située dans un quartier qui compte désormais une forte communauté musulmane, a été mise en vente par l’évêché.

D’une valeur estimée par les Domaines à 800 000 euros, elle aurait finalement été acquise par un promoteur pour 1,3 million... Celui-ci projetait de laisser s’y installer la chaîne de restauration rapide américaine KFC, spécialisée dans le poulet frit. Lès habitants se sont émus. Grâce à la mobilisation de l’association Pierres et Patrimoine vandopériens, créée par la conseillère municipale Christine Ardizio, Saint-François-d’Assise est actuellement en cours d’inscription à l’inventaire des Monuments historiques.., et le projet de fast-food au poulet a priori enterré.

Devant l’émoi suscité par l’affaire, le maire, qui avait envisagé d’acquérir l’église sans donner de suite, pourrait à nouveau se pencher sur la question en sollicitant les autres collectivités locales concernées. L’Église n’est pas seule à vouloir se séparer des plus abandonnés de ses lieux de culte. Certaines communes n’hésitent plus à les détruire (ce fut lé cas il y a quelques années de Saint-Pierre-auxLiens, à Gesté, et de Saint-Martin de Joué à Valanjou) ou à leur chercher de nouveaux propriétaires.

En novembre 2010, la mairie de Vitry-lès-Nogent (Haute-Marne) a ouvert un site pour promouvoir sa vieille église, qu’elle vend faute de pouvoir l’entretenir. « Ainsi les conseillers, unanimement, a écrit le maire, ont jugé que, peut-être, confier sa carcasse historique et patrimoniale à un autre quelconque destin permettrait, en la vendantsous la condition suspensive de respecter son intégrité physique et en y associant un entretien indispensable, d’en assurer la longévité. Ceci dans le respect dû à nos ancêtres, eux-mêmes bâtisseurs, fondateurs de notre patrimoine. »Hélas, aujourd’hui, l’église de Vitry-lès-Nogent ne semble toujours pas avoir trouvé de nouveau propriétaire. 

SOPHIE HUMANN
Valeurs actuelles

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