Politique Magazine

A quoi sert notre dissuation nucléaire ?

Mardi 7 mai 2013 // La France

En Afghanistan, nos soldats, mis dans une situation intenable, mouraient assassinés ; les voici au Mali dans une opération qu’ils ont fort bien conçue et menée, après qu’un pouvoir défaillant l’eut acceptée sous la contrainte des faits. Mais, dans tout cela, à quoi servent nos bombes atomiques ?

Question récurrente. Un journaliste révélait récemment qu’« une partie de l’armée » attendait qu’on dépense moins pour notre dissuasion nucléaire. Il affabule, même si quelque général mal informé a pu lui glisser qu’à trop en faire on allait dégrader ses belles capacités conventionnelles.

Les 20% du budget d’équipement militaire consacrés au nucléaire sont dérisoires au regard de l’effet obtenu : il faudrait probablement multiplier ce budget par 100 pour donner à une armée conventionnelle la même puissance dissuasive, sans nous garder pour autant des boucheries du XXe siècle, l’ère du TNT, ni garantir notre stature politique actuelle. D’ailleurs, l’équation est plus complexe : les Rafale, qui ont stoppé le rezzou islamiste vers Bamako en janvier, avaient décollé d’une base nucléaire ; les Boeing ravitailleurs qui les ont accompagnés sont ceux des forces aériennes stratégiques ; les 6 bombes de précision que chaque Rafale emportait remplaçaient une arme adaptée à d’autres circonstances : un missile à tête thermonucléaire dont l’effet militaire équivaut à un raid de plusieurs centaines de milliers de Rafale en configuration conventionnelle.

En 1956, le corps expédition-paire franco-anglais avait du abandonner Suez sous la menace soviétique et la désapprobation américaine. Huit ans plus tard, les deux puissances, anglaises et françaises, dotées d’armes nucléaires, auraient pu tranquillement finir le travail. Aujourd’hui, pour aller à Bamako, la France n’a pas besoin de l’autorisation de l’UE ou de l’ONU. Et si une résolution du Conseil de sécurité l’y accompagne, c’est une coquetterie inutile.

UN CAPITAL INESTIMABLE

Dès la fin de la seconde guerre mondiale, la IVe République lançait secrètement la réalisation de la bombe française. De Gaulle arrivait au pouvoir pour faire exploser la première et maintenir l’élan qui, en 1964, faisait de la France une puissance nucléaire. Après des investissements colossaux, après les travaux acharnés d’une élite composée de scientifiques, d’ingénieurs et de stratèges, la France dispose actuellement d’un capital inestimable. Il lui garantit une indépendance absolue et une stature conforme à son histoire, à sa présence outre-mer et à son rayonnement. Un capital qu’il est indispensable d’entretenir

Il y a prés de 10 000 têtes nucléaires sur la planète. Les deux grands » en détiennent 90%, la Chine et le Royaume Unis en ont quelques centaines. Officiellement, nous en avons « moins de 300 ». Pour les fabriquer, il faut des expertises très pointues et de haute technologie. Il s’agit de synchroniser au millième de seconde une série d’explosions chimiques et nucléaires à partir d’un assemblage confiné dans une ogive protégée des agressions thermiques, mécaniques et électromagnétiques. Ce n’est pas à la portée du premier venu ! Pour preuve, la prolifération nucléaire tant redoutée piétine. Mais la dévastation de l’Irak et la pendaison de Saddam Hussein, comme le bombardement de la Lybie et le lynchage de Kadhafi, ont démontré combien il était prudent, dans ce monde dangereux, de détenir la bombe atomique ; d’autres ont compris la leçon. Mise à mal par ces agressions regrettables, la contre-prolifération nucléaire est pourtant une composante de notre stratégie de dissuasion. Après 210 tirs, la France ratifiait en 1996 le traité d’interdiction complète des essais nucléaires, entrant dans le club très fermé de ceux qui peuvent s’en passer. L’expérience acquise, des avancées considérables dans la maîtrise du laser, des supercalculateurs, des rayons X de surpuissance et des nouveaux concepts de fabrication permettent de garantir, sans tirs d’essai, le fonctionnement de nos futures armes.

Enfin, la France est la seule puissance nucléaire européenne absolument autonome (les missiles balistiques des Anglais sont... américains !), elle dispose de la meilleure dissuasion au monde en termes d’efficience opérationnelle, de maturité technique, de pertinence doctrinale et, si certains ont parlé de congélation, c’est qu’ils connaissent mal le sujet.

Le livre blanc et cadrage budgétaire : L’Apocalypse maintenant ?

Alors que l’accouchement du nouveau Livre blanc n’en finit pas et que la prochaine loi de programmation suscite les prophéties les plus apocalyptiques, il convient de garder son calme. Le budget sera serré mais on peut espérer qu’il soit maintenu à 31 milliards, dont au moins un tiers pour l’équipement. Il est, en effet, inutile de payer des effectifs qu’on n’a pas les moyens d’armer. En outre, notre industrie nationale de défense est un enjeu stratégique : elle assure notre indépendance ; un enjeu diplomatique : ses exportations scellent nos alliances ; un enjeu économique : les commandes y parviennent même en temps de crise ; un enjeu technologique : c’est le moteur de toutes les innovations. Il faudra donc à Brienne des arbitrages Intelligents et courageux, sans quoi ceux que Bercy imposera plus tard en exécution budgétaire, seront dévastateurs.

Un historien spécialiste de l’Afrique a récemment déclaré l’impérieuse nécessité « d’avoir un deuxième porte-avions et des drones » ; un parlementaire que « le gouvernement essaie d’affoler les militaires en faisant fuiter la vente du Charles de Gaulle » dont « on ne peut pas se passer »... La réalité est toute autre.

Les drones ne sont pas une « capacité militaire », mais un moyen particulier de déployer des capacités déjà disponibles : les avions de patrouille maritime, les Rafale, les satellites, les avions de renseignements spécialisés, les hélicoptères détectent, surveillent et frappent mieux que n’importe quel drone. Avec déjà 4 drones « longue endurance », pourquoi dépenser encore 700 millions pour en acheter d’autres aux Américains ? De la même façon, la rénovation des Mirage 2000D, un autre chèque de 700M€, attendra : elle n’est plus pertinente. En revanche, il est évident que le programme d’Airbus logistique A 400M sera poursuivi et celui de l’Airbus de ravitaillement en vol probablement retardé.

Quant au porte-avions, on peut s’en passer. Le ferraillage du Charles de Gaulle est une idée intéressante qui n’affole que les profanes. Depuis 10 ans, tous les patrons de la Marine expliquent, en effet, que là n’est pas leur priorité. La puissance navale et la stature internationale ne se mesure plus, au XXIe siècle, à l’aune du nombre de porte-avions. Nous affirmons même que c’est maintenant un poids mort qui pèse lourdement sur les vraies capacités opérationnelles de notre marine, en particulier la nouvelle génération de frégates et de sous-marins.

Le Center for New American Security à Washington vient de publier sur le sujet une étude iconoclaste qui reprend très exactement les arguments que nous avions développés en 2011 : « Vulnérables, peu adaptés aux conflits actuels et trop chers : outil de combat de plus en plus onéreux, plus en mesure de s’approcher assez de sa cible pour agir efficacement ou de survivre à l’ère de l’imagerie satellite, des missiles de précision de longue portée ».

Nous y reviendrons, car cela mérite explications et démonstrations.

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