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A quoi sert Mélenchon au parlement européen ?

Par Ludovic Lamant

Vendredi 9 août 2013 // L’Europe

« Emploi fictif » ou « roi fainéant », les critiques pleuvent contre l’eurodéputé Jean-Luc Mélenchon, accusé de déserter l’hémicycle européen. Au-delà des statistiques, quelles marges de manœuvre y a-t-il pour les formations minoritaires ? Le patron du Front de gauche a accepté de répondre, point par point, aux attaques et s’explique : « Je représente les gens qui ne sont pas d’accord avec ce cirque. »

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Le débat se déroule le 22 mai à Strasbourg, dans l’hémicycle du parlement européen. Les députés discutent de l’ouverture à venir des négociations de libre-échange entre l’UE et les États-Unis. À l’époque, la bataille sur l’« exception culturelle » fait rage, et les élus français montent au créneau, pour tenter d’infléchir la position du parlement. Henri Weber (PS), Yannick Jadot (EELV) ou Arnaud Danjean (UMP) prennent tour à tour la parole.

Dans la salle, siège 373, Jean-Luc Mélenchon suit avec attention les échanges. Il connaît le dossier, alerte depuis des années sur les risques du « grand marché transatlantique », et ne manque pas, depuis le début de l’année, d’y faire mention dans chaque entretien qu’il donne à la presse française. Mais le patron du parti de gauche ne prend pas la parole à Strasbourg. Ce jour-là, il préfère “tweeter” en silence une série de messages, en direct de la plénière de Strasbourg :

Extrait du compte Tweeter de Jean-Luc Mélenchon.

Extrait du compte

De la part de l’un des théoriciens de la « fonction tribunitienne » de l’élu, familier des sorties fracassantes dans l’arène nationale, cette stratégie surprend. « Il distribuait les bons points sur Tweeter, mais que n’a-t-il pris la parole ? » s’interroge Arnaud Danjean, membre du Parti populaire européen (PPE, droite) qui cherchait, ce jour-là, des renforts dans la salle. « Pourquoi ne médiatise-t-il pas ses sorties à Strasbourg, comme le fait un Daniel Cohn-Bendit ? »

Muet lors des séances plénières à Strasbourg, absent lors des réunions de travail à Bruxelles : les critiques pleuvent, depuis plusieurs mois, à l’encontre de l’ancien candidat à la présidentielle, membre de la Gauche unitaire européenne (GUE). À moins d’un an du scrutin européen, le ton s’est durci. « Au parlement, personne, à part les élus français, ne connaît Jean-Luc Mélenchon », tacle José Bové, du groupe des Verts européens.

Pour Catherine Trautmann, la chef de file des socialistes français à Strasbourg, « c’est une sincère déception : il ne développe aucune action au sein du parlement, il est d’emblée négatif, hostile envers l’institution ». Un « emploi fictif », évacuait, l’an dernier, Daniel Cohn-Bendit, co-président des Verts.

Les statistiques, en tout cas, ne jouent pas en sa faveur. D’après les compilations de données de VoteWatch, l’un des sites qui fait autorité au sein de la bulle bruxelloise, Jean-Luc Mélenchon a participé, depuis le début de son mandat, à 63 % des votes qui ont eu lieu en séance plénière à Strasbourg et Bruxelles, décrochant la 733e place du classement (sur un total de 764 élus, depuis l’arrivée des députés croates en ce mois de juillet). Il occupe à peu près le même rang si l’on s’en tient aux taux de présence en plénière.

« Je ne suis pas un fonctionnaire du parlement, je suis un représentant du peuple français au parlement européen. C’est la conception de base de mon mandat », se défend Jean-Luc Mélenchon dans un entretien à Mediapart. « Je n’ai pas à répondre à des critères de performance distribués par une obscure agence de notation (VoteWatch, ndlr), qui décide que le travail d’un parlementaire consiste à lever la main en cadence. ».

Jean-Luc Mélenchon lors d'une plénière à Strasbourg en 2011.
Jean-Luc Mélenchon lors d’une plénière à Strasbourg en 2011.© PE

Au-delà du débat sur les critères du site VoteWatch (résumé sous l’onglet Prolonger de l’article), l’eurodéputé avance trois arguments pour relativiser son manque d’assiduité. D’abord, certains élus français font pire que lui, à l’instar de Marine Le Pen ou d’Harlem Désir (qui cumule son poste d’élu avec la direction du PS). De fait, toujours selon les statistiques de VoteWatch, les Français en général sont l’une des délégations qui participent le moins aux votes en plénière (voir ce graphique).

Ensuite, lui a fait campagne, pour la présidentielle puis les législatives, en milieu de mandat – ce qui l’a tenu éloigné du parlement, et a fait chuter ses statistiques, comme ce fut le cas, également, pour Eva Joly. Il assure que son taux de présence en plénière est remonté, depuis, à plus de 88 % sur l’année en cours.

Enfin, et c’est le cœur de son argumentation, il rend en permanence des « arbitrages avec des actions de terrain »  : « Quand je ne suis pas au parlement, c’est parce que je suis dans les manifestations des retraites, dans les manifestations pour la défense de la sidérurgie… Rien que ces deux mobilisations me coûtent neuf jours de présence en plénière. Je l’assume : je me rends là où je suis le plus utile. »

J’ai réalisé un premier entretien avec Jean-Luc Mélenchon le 25 juin, à Paris, d’un peu plus de deux heures, sur son bilan au parlement européen. À sa demande, afin de « préciser des choses », nous nous sommes revus le 8 juillet, à Paris.

Les six autres eurodéputés qui prennent la parole dans l’article ont été interviewés en face à face, dans leur bureau à Bruxelles, sur la période juin-juillet. À l’exception de José Bové et Francis Wurtz (par téléphone).

Plusieurs élus ont refusé de répondre à nos questions, dont Patrick Le Hyaric, Marie-Christine Vergiat (Front de gauche) et Tokia Saïfi (UMP, et membre de la commission Affaires étrangères).

La rédaction de Mediapart avait interrogé, en longueur, Jean-Luc Mélenchon, le 2 mai dernier (revoir l’intégralité de l’entretien ici). Au cours de cet exercice, Martine Orange l’avait titillé sur son travail de parlementaire européen, mais le débat avait avorté - et nous avions alors promis une enquête plus fouillée, à venir, sur le site... D’où l’enquête que nous publions à présent.

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