Médiapart

A la Poste : dans la jungle des « esclaves » du colis.

Par Rachida El AZZOUZI

Dimanche 7 avril 2013 // La France

La Poste se livre à la sous-traitance

L’enquête sur la mort d’un livreur de la Poste est toujours en cours « Dans le hangar, on se fait discret. On distribue les tracts et on donne rendez-vous aux sous-traitants sur le parking au moment du chargement des colis où il y a moins de surveillance car ils auront peur de parler en présence des chefs. OK ? » Six heures du matin. Porte de Pantin dans le XIXe arrondissement de Paris. Thierry Lagoutte, militant SUD à Coliposte, briefe Stéphanie et Olivier, les deux camarades postiers qu’il vient de récupérer à la sortie du métro. Direction : une « ACP » de la banlieue parisienne comme ils désignent dans leur jargon postal une agence Coliposte, cette division de La Poste qui livre les “colissimos”.


© Rachida El Azzouzi

Depuis l’avènement du e-commerce et au nom d’une ultra-rentabilité appliquée aux services publics, la sous-traitance s’y développe à outrance (lire nos enquêtes ici et là). Avec elle, une concurrence féroce entre prestataires et, pour rester dans la course, des abus bafouant les règles les plus élémentaires du droit du travail, de l’absence totale de jours de repos au travail dissimulé. En Île-de-France, où le phénomène est le plus criant, Thierry Lagoutte a fait de la traque de ces dérives son combat, sillonnant la région au volant de sa voiture personnelle, multipliant « les descentes » dans les centres. Ce jeudi matin, il a ciblé une grosse agence au nord de Paris où 55 % des colis sont sous-traités.

Ce n’est pas la pire. Elle ne défraie pas la chronique comme l’ACP d’Issy-les-Moulineaux où un prestataire de service, sans papiers, s’est noyé en voulant récupérer un colis tombé à l’eau (lire notre article), mais elle est loin d’être exemplaire. « Comme toutes les agences, rage le syndicaliste, c’est une zone de non-droit, une jungle où tout est permis pour exploiter au maximum les employés sous-traitants de plus en plus précarisés. » Même la corruption. L’ancien directeur du centre, aujourd’hui licencié, est dans le viseur de la justice, soupçonné d’avoir proposé au patron d’une entreprise sous-traitante d’augmenter sa rémunération pour les colis livrés contre quelques centaines d’euros réglables en liquide le 1er de chaque mois.


© Rachida El Azzouzi

Particularité de cette « ACP » qui livre des zones industrielles et des quartiers populaires dits sensibles : les sous-traitants (une quarantaine) côtoient encore des « colipostiers » (une trentaine), une exception, La Poste saignant ses effectifs année après année pour mieux sous-traiter à bas coût. « À Pantin, par exemple, 94,60 % des colis ont été livrés en 2012 par des prestataires de service ! On est très loin du discours officiel de la direction qui prétend qu’il n’y a pas de volonté de supprimer l’emploi postier », dénonce Thierry Lagoutte en garant sa voiture devant un immense hangar en tôle blanche, l’agence Coliposte.

Le parking est bondé de fourgons jaunes estampillés La Poste, les trottoirs alentour de camionnettes blanches, l’outil de travail des « ST », comme les postiers désignent les sous-traitants. Les trois quarts sont des véhicules de location. Thierry Lagoutte distribue une pile de tracts à ses camarades où l’on peut lire “Précarité à la Poste, quand le travail tue”, “Postiers et sous-traitants, luttons ensemble”. Il rappelle qu’un livreur prestataire qui parle à un syndicaliste peut être « viré du jour au lendemain » : « Il a la double pression. Celle de son patron et celle du donneur d’ordre qui peut dire à l’employeur “celui-là tu me le vires, il va me poser problème”. »

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