A Voipreux, on est heureux et on vote Le Pen.

Par MICHAËL HAJDENBERG

Jeudi 25 octobre 2012 // La France

Ici, la Goutte d’or évoque une coopérative vinicole. Pas le nom d’un quartier parisien où résident de nombreux immigrants. Les raisins, aussi blancs que les habitants, donnent des champagnes parmi les plus prisés du monde. Calme. Prospérité : Voipreux ne connaît pas la crise. Il y a cinq mois, lors du premier tour de l’élection présidentielle, Marine Le Pen et le Front national sont pourtant arrivés en tête à l’issue du premier tour.

Ce soir du 22 avril, le maire, Alain Peuchot, qui, contrairement aux bonnes bouteilles, ne porte pas d’étiquette, n’a vraiment pas eu le cœur à sortir des coupes. « C’est moi qui lis les noms quand on dépouille. J’ai eu une sensation bizarre. Je n’ai rien le droit d’exprimer, mais intérieurement, je me disais : “Putain, la bande de cons. Mais qu’est-ce qu’il leur manque ?” »

Rien a priori. À Voipreux, le revenu annuel moyen par habitant s’élève à plus de 15 800 euros par an. Il est encore plus élevé à Morangis, Germinon, Saint-Imoges. Autant de petites communes de 240 à 330 habitants qui se classent, selon ce critère du revenu par habitant, parmi les 2 500 communes les plus riches de France (sur environ 36 000).

En général, le Front national réalise ses meilleurs résultats auprès des classes modestes. Mais quand on examine la carte des villages dans lesquels il a cartonné (lire l’article), on trouve des exceptions. Le Champenois en constitue un parfait exemple. Dans la Marne, 130 communes ont placé Marine Le Pen au plus haut. Parmi elles, une bonne quarantaine vivent mieux voire nettement mieux que la moyenne.

Tandis qu’une pluie fine s’abat sur des vignes fraîchement vendangées, le maire de Voipreux dresse un tableau sans nuages de sa bourgade située à 3 kilomètres de Vertus, haut lieu de la route touristique du Champagne. Pas de disparités importantes. Très peu de chômeurs. Quelques jeunes au Smic. « Mais les trois quarts de la population possèdent des vignes, ce qui procure un complément de revenu non négligeable, de l’ordre de 15 000 euros par an quand on possède 40 ares. » Pour les ouvriers et les employés, « les conventions salariales dans les grandes maisons de champagne sont très intéressantes ».

Du coup, « les gens achètent beaucoup ». Des voitures, il suffit de se promener pour voir que les anciennes plaques d’immatriculation sont rarissimes. Et même des piscines – une quinzaine pour une centaine de foyers. « Dans une région ensoleillée, pourquoi pas, mais ici, on peut se baigner une fois par an », s’étonne le maire qui travaille à ERDF (Électricité réseau distribution de France) : « Heureusement que je suis là pour faire baisser le niveau de vie ! »

Plusieurs de ces édiles expliquent ne pas saisir, ne pas savoir. Ni qui ni pourquoi. Alors, dans des rues quasi désertes pendant la journée, dans une commune qui ne compte ni café ni commerce, on frappe à des portes pour comprendre. Non loin de la mairie, Sylvain (1) ouvre. À 30 ans, célibataire, il travaille comme ouvrier chez un maraîcher. Il commence par prendre un air contrit. « C’est la télé qui leur met ça dans la tête. Les médias exagèrent tout. » Et puis au milieu d’un raisonnement, il s’arrête soudain : « Oh ! Et puis, je vous le dis, je ne vote QUE Le Pen. Je n’ai jamais voté autre chose. » Pourquoi ? « J’ai joué au foot à un assez haut niveau, en CFA (Championnat de France amateur – ndlr). À chaque fois qu’on jouait en ville, à Reims, à Troyes, il fallait voir le folklore au bord des touches ! Dans les villes, ils ne respectent jamais les arbitres. »

Sylvain poursuit avec « les étrangers qui arrivent par semis (semi-remorques – ndlr) », « les sous qu’on donne à ceux qui ne veulent pas vraiment travailler », « le salaire qu’on nous pompe », et « les politicards qui sortent tous de la même école ». Il baisse la voix. Son patron arrive.

Et lui aussi commence par poser un regard quasi sociologique sur ce vote. « Il faut chercher la vraie racine. Et c’est la peur. Les gens ici ne se rendent pas compte de ce qu’ils ont. Dans le champagne, il y a des bulles. Les gens vivent dans cette bulle. »

Producteur d’asperges, vendeur de fruits et légumes variés, Yann (1) dit ne pas avoir à se plaindre. « Les agriculteurs, les viticulteurs vivent ici très aisément. Mais c’est la vieille mentalité des agriculteurs qui amassent, amassent, et n’ont confiance que dans leur compte en banque. »

Mots-Clés de l’article

Le (1) dans l’article signifie que le prénom a été modifié à la demande des intéressés. A part Michel, aucun n’a accepté d’être pris en photo, ni parmi les électeurs, ni parmi les maires des communes.

De façon générale, le vote FN n’est pas facile à comprendre. Comme Mediapart l’a souvent montré, par des reportages, des enquêtes, des analyses, il y a plusieurs types de votes FN. En scrutant l’étude réalisée par Laurent Davezies (lire notre article ici), je me suis aperçu que certaines communes où les habitants avaient des revenus non négligeables votaient massivement pour le Front national. D’où la volonté d’aller sur place pour comprendre. Qu’est-ce qui peut pousser à voter FN quand on n’a pas de problème de pouvoir d’achat ? Qu’est-ce qui peut conduire à haïr les immigrés quand on n’en connaît pas ? Mediapart n’a jamais fait mystère de ce qu’il pensait de ce parti, notamment en publiant avant les élections présidentielles : Front national : notre contre-argumentaire en 20 fiches. L’objet de ce reportage est différent. Il n’est pas de contrecarrer les thèses de ce parti, mais d’entendre ce que ressentent ses électeurs, au-delà des désaccords.

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