A Paris, enquête littéraire sur une mort subite.

Jeudi 12 avril 2012, par Enrique Vila-Matas // L’Histoire

Drapeau de FranceEn 1938, le dramaturge hongrois Odôn von Horvâth mourut sur les Champs-Elysées,
tué par la chute d’une branche d’arbre. Un écrivain espagnol enquête sur les lieux du "crime" et sur le mystère qui entoure la victime. El Pais (extraits) Madrid

Laissez-moi citer quelques lieux de Paris qui sont peu voire pas du tout touristiques : la maison de retraite où mourut Samuel Beckett ; le paisible jardin de la dernière demeure de Delacroix (place de Furstenberg) ; le café Les Editeurs et sa soupe de poisson qui semble pensée pour Perec ; la tombe de Berta Bocado [proche des dadaïstes] au cimetière du Montparnasse ; le pittoresque musée de la Légion d’honneur (tout droit sorti d’un album de Tintin) ; l’Hôtel du Nord, à la fois vulgaire et élégant (oui, celui du film avec Arletty et Louis Jouvet, toujours debout) ; la rue Vaneau et son infatigable machine à mystères ; la maison de [l’écrivaine américaine] Gertrude Stein au numéro 27 de la rue de Fleurus ; et l’endroit où, sur les Champs-Elysées, un arbre tua en 1938 le dramaturge et romancier hongrois Odôn von Horvâth.

Que savons-nous de Horvâth ? Ses amis de jeunesse aimaient raconter que, lors d’une promenade dans les Alpes, il était tombé sur le squelette d’un individu passé de vie à trépas bien des années plus tôt. Du mort ne restaient plus que quelques ossements, mais à ses côtés se trouvait un sac, intact. Von Horvâth l’ouvrit et y découvrit une carte postale où il était écrit : Je m’amuse comme un petit fou. Plus tard, ses amis demandèrent à l’écrivain ce qu’il avait fait de la carte : Je suis allé à la poste et je l’ai envoyée. Que pouvais je faire d’autre ?

Je ne doute pas un instant que, un jour, un visiteur de passage, peut-être pour prendre ses précautions et éviter de passer à proximité du marronnier fatal, se demandera à quelle hauteur des Champs-Elysées est tombé Horvâth et si le marronnier assassin est toujours en place. II me faut préciser que j’ai eu toutes les peines du monde à vérifier le lieu exact de ce décès par chute de branche. Toutes les courtes biographies de Horvâth que j’ai trouvées se contentaient de faire état de sa naissance à Rijeka [l’ancienne Fiume, dans l’actuelle Croatie], pour ajouter ensuite - comme en passant et avec une recherche d’effet quasi systématique - qu’il était mort en 1938, terrassé sur les Champs-Elysées par une branche d’arbre (certaines précisant qu’il avait été frappé par la foudre).

Je m’étais laissé dire que l’écrivain yougoslave Danilo Kis avait été ému par les circonstances de la mort d’Ôdôn von Horvâth. Il les a évoquée dans sa nouvelle "L’apatride" [publiée dans Le Luth et les cicatrices, éd. Fayard]. Si ce récit triste et poétique ne m’a pas fourni de piste sur le lieu de l’accident, il m’a en revanche conduit à la lecture d’un compatriote de Ki, chez qui j’ai fini par trouver l’information que je cherchais. Odôn von Horvâth s’est effondré devant le théâtre Marigny, au carrefour de l’avenue des Champs-Elysées et de l’avenue de Marigny. C’était un soir d’orage. L’écrivain avait rendez-vous aux abords du théâtre avec le réalisateur allemand Robert Siodmak pour évoquer une possible adaptation au cinéma de son meilleur roman, Jeunesse sans Dieu [éd. Christian Bourgois].

Le marronnier coupable est toujours là, à côté du théâtre, et tout voyageur qui le souhaite peut donc aller s’asseoir sous ses frondaisons pour méditer sur la fragilité de la vie, Selon une légende parisienne, le théâtre Marigny marque la frontière secrète de la ville. Pour l’atteindre, il n’est pas impossible que nous traversions le site d’une ancienne zone champêtre, plantée de hêtres et de marronniers, qui se situait il y a fort longtemps aux confins de la capitale.

Si vous prenez le temps de flâner autour de cette noble institution, vous découvrirez peut-être la modeste plaque installée il y a seulement quatorze ans en souvenir de cette disparition si singulière. Si le voyageur tient à se risquer dans ces parages un soir d’orage, il trouvera toute son utilité, dans pareille aventure, à une lampe de poche, voire à une lanterne comme celle qui éclaira l’écrivain Ramon Gomez de la Serna dans le musée du Prado [en 1921], où il souhaitait voir d’un autre oeil les tableaux qu’il n’avait pu contempler qu’à la lumière du jour.

L’ombre en dit toujours beaucoup plus sur la vérité que la lumière : ainsi, voir de nuit et sous l’orage la plaque dédiée à Odôn von Horvâth, la lire dans le faisceau d’une lanterne, peut se révéler une expérience qui rapproche davantage le voyageur de la délicate vérité de ce qui s’est produit par cette nuit fatale de 1938, en ces lieux à la fois si centraux (au centre de Paris, mais aussi au centre du monde) et si étranges (puisque c’est ici qu’en secret prend fin la ville).

Le rédacteur de la plaque dédiée à Horvâth ignorait manifestement que le nom de Champs-Elysées nous vient de la mythologie grecque, où il désignait la dernière demeure des âmes vertueuses [par ailleurs, selon certains étymologistes, élysion signifie en grec "lieu frappé par la foudre"]. C’est bien regrettable, car cette information pourrait peut-être mieux éclairer la mort d’Ôdôn von Horvâth. Peut-être la branche du marronnier fut-elle frappée en plein orage par la foudre, jetant alors une lumière instantanée sur l’ombre du dramaturge. hongrois. Cette même puissance électrique l’aurait désigné comme parfait candidat à la mort : seule et unique âme vertueuse présente à cette heure sur la grande avenue des mortels.

Aujourd’hui, il n’y a probablement pas à Paris de site plus approprié à la méditation laïque que cet endroit où tomba Odôn von Horvâth.

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