Mediapart

A Marseille : « Le gouvernement est en train de se retourner contre nous »

Par Louise Fessard

Samedi 11 mai 2013 // La France

Manifestation en ordre dispersé ce 1er Mai à Marseille : FO tenait meeting devant quelque 200 personnes, la CFDT et l’Unsa se rassemblaient devant la préfecture, tandis qu’entre 3 000 et 10 000 personnes, parties du Vieux-Port, ont défilé derrière les drapeaux de la CGT, de la FSU et de Sud.


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Ce n’était pas l’affluence des grands jours, sur les pavés tout neufs du Vieux-Port. « On est dans la moyenne des manifs de basses eaux à Marseille », commente un habitué. Les Fralib, en lutte depuis près de trois ans contre la fermeture de leur usine de conditionnement de thé, ont rempli un car de 62 personnes depuis Gémenos. « J’attendais un rassemblement plus grand, lâche Marie-Ange Diaz, 55 ans dont 37 chez Fralib. Il y a un mécontentement général mais les gens ne se bougent pas, ils font confiance au gouvernement alors qu’il est en train de se retourner contre nous. »

Pour elle comme pour la plupart des ouvriers interrogés, la proposition de loi sur la reprise de sites rentables, déposée la veille par le groupe socialiste à l’Assemblée nationale, arrive bien tard. « Hollande aurait dû la faire dans les trois mois suivant son élection, estime la représentante CGT. Mais il passe son temps à faire la carpette devant le Medef, il ferait mieux de s’occuper un peu du monde des salariés. » Elle a voté pour le PS à la présidentielle, mais jure qu’on ne l’y reprendra plus. « Aujourd’hui la seule chose qui nous permet encore d’exister, c’est notre lutte et le fait que la communauté urbaine ait racheté le terrain, dit-elle. Nous avons un projet de coopérative qui est viable, nous avons le savoir-faire, mais le gouvernement n’est pas capable de faire pression sur Unilever (pour que le groupe cède la marque et les volumes de production - ndlr). »


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Sur les drapeaux et les T-shirts, défilent les noms des entreprises menacées de la région : Fralib, Kem One, Lyondellbasell, Motorola, les centres mutualistes, etc. Astrid, 41 ans, travaille « au desk » chez l’équipementier américain Motorola à Aix-en-Provence. Elle craint de faire partie du plan social mondial récemment annoncé par la filiale de Google : 57 des 77 emplois du site de réparation aixois sont menacés. « Ils délocalisent alors que la société est rentable, explique-t-elle. C’est la première fois que je manifeste, car c’est la première fois que ça m’arrive. » « C’est une restructuration stratégique : ils ferment les services de réparation pour les centraliser au niveau européen », précise le secrétaire du comité d’entreprise, Jean-François Romeu, 38 ans. « Ça n’avance pas », rage-t-il, interrogé sur la politique sociale du gouvernement.

Plus loin, ce sont les salariés de la pétrochimie qui sont venus de l’étang de Berre pour dire leur déception. Depuis janvier 2012, la raffinerie Lyondellbasell est à l’arrêt, « sous cocon ». L’intersyndicale a jusqu’au 31 décembre 2013 pour trouver un repreneur. Pour eux aussi, la loi « Florange » arrive tard et reste insuffisante. « La loi va obliger les patrons à chercher un repreneur pendant trois mois, nous, on cherche depuis un an et demi avec l’aide des communes et d’un cabinet d’expert ! » explique Frank, 53 ans, agent de maîtrise. Après trente-cinq ans passés à la raffinerie, il est désormais chargé avec quelques autres employés de veiller à son maintien en l’état dans l’espoir d’une future reprise de l’activité. Frank dit faire partie « de l’immense masse des déçus » de la gauche. « Moi je suis plutôt privilégié, mais ils ont oublié les plus pauvres, dit-il. Je n’ai pas l’impression que leur vie se soit améliorée depuis un an, alors que c’est dans ces tranches qu’il fallait agir. »

Il poursuit : « Après autant d’années de droite au pouvoir, je fondais beaucoup d’espoir en Hollande. Je n’ai pas vu grande différence dans la politique du gouvernement, si ce n’est que les liens avec la finance sont moins visibles qu’avant. Avec Sarkozy au moins c’était clair, il affichait qu’il était proche des banques, de la finance et du patronat. » À ses côtés, Fouad, 43 ans, opérateur production sur l’usine pétrochimique du site, n’en revient pas du recul du gouvernement à propos de la loi sur l’amnistie sociale. « Ça, c’est une grosse trahison, s’indigne-t-il. Hollande sait que 99 % des gens qui militent sont des gens responsables, des pères de famille, et ils sont traités comme des criminels. Moi ça fait dix ans que je manifeste, et il n’y a jamais eu aucun problème. » Pour lui, le gouvernement socialiste a commis un péché originel : « Nous espérions qu’ils commencent par discuter avec les syndicats, là , ils ont commencé par les patrons et par leur faire des cadeaux fiscaux. »

À quelques mètres, Philippe Lemarchand, coordinateur CGT de l’usine chimique Kem One, partage la même colère. « Nous avons voté pour un gouvernement de gauche et on se retrouve avec un gouvernement social-démocrate, dit-il. Quand nous sommes reçus par Montebourg, il nous répond qu’on a affaire à des entreprises privées. On a l’impression d’être abandonnés, que ce n’est pas leur problème. Quant au préfet, il me dit que je n’ai pas de souci à me faire pour mon avenir car j’ai 55 ans. Ils oublient qu’un emploi détruit l’est pour tout le monde, y compris les petits jeunes qui arrivent. » 

Né de la cession en 2012 des activités vinyliques du chimiste Arkema au financier américain Gary Klesch, le groupe Kem One a été placé en redressement judiciaire par le tribunal de commerce de Lyon fin mars 2013. Deux de ses cinq usines françaises se situent dans les Bouches-du-Rhône, à Fos-sur-Mer et à Lavera. Elles emploient quelque 320 employés et 200 employés sous-traitants en dépendent. « Nous sommes victimes d’une opération de défaisance d’Arkema, qui a externalisé son plan social, estime Jean-Marie, lui aussi élu CGT. Et si l’entreprise n’est pas redressée, c’est le contribuable qui va devoir payer les derniers salaires, la dépollution du site Seveso, etc. Sans compter l’effet domino sur la zone de Berre, car notre consommation d’éthylène correspond grosso modo à la production d’un vapocraqueur. Il y aura donc un vapocraqueur de trop. » Les deux syndicalistes trouvent l’ambiance « pesante ». « Les perspectives de l’an passé, où nous avions défilé entre les deux tours, ont disparu, dit Jean-Marie. Le réveil est difficile. »

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