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A Kiev, un gouvernement hétéroclite confronté à une crise majeure.

Par Amélie Poinssot.

Mercredi 26 mars 2014 // Le Monde

Le gouvernement de transition entré en fonctions le 27 février dernier, dont chaque personnalité a été proposée devant la foule du Maïdan, a la charge de conduire le pays à une élection présidentielle anticipée, le 25 mai prochain. Mais il est surtout bousculé par l’occupation russe en Crimée où un référendum se tient ce dimanche : Kiev pourrait bien voir la Fédération de Russie annexer la péninsule.

À peine nommé, et le voilà plongé au cœur d’une crise diplomatique sans précédent : le gouvernement ukrainien n’aura pas eu droit à une quelconque période de grâce. Alors qu’un référendum autoproclamé se tient dans la république autonome de Crimée ce dimanche, l’ensemble de la péninsule est passé sous contrôle russe depuis deux semaines et pourrait bien basculer dans le giron de la Fédération de Russie malgré le ballet diplomatique engagé ces derniers jours. Le premier ministre ukrainien Arseni Iasteniouk était reçu jeudi par Barack Obama, le chef de la diplomatie russe Sergueï Lavrov et son homologue américain John Kerry se sont vus ce vendredi pour la quatrième fois en une semaine… Mais le blocage avec Moscou reste entier. Une crise majeure pour le nouvel exécutif à Kiev, constitué par un gouvernement de coalition dominé par des proches de Ioulia Timochenko.

Avec six ministres Batkivchtchina (Patrie), dont le poste de premier ministre, mais aussi le poste de président du parlement, soit le président par intérim du pays, la formation de Ioulia Timochenko tient en effet à nouveau les rênes du pouvoir à Kiev. Si Arseni Iatseniouk, le chef du gouvernement, était le rival de l’ancienne oligarque au sein du parti, le président par intérim, Olexandr Tourtchynov, est en revanche présenté par la presse ukrainienne comme le bras droit de l’ancienne premier ministre. Il a d’ailleurs déjà exercé les fonctions de vice-premier ministre sous le second gouvernement Timochenko (2007-2010) dont sont issues également d’autres personnalités de ce gouvernement de transition (voir sa composition ici) : la ministre de la politique sociale, Lyudmyla Denysova, ainsi que le ministre de l’énergie et de l’industrie du charbon, Iouri Peodan, et le premier vice-premier ministre, Vitali Yarema.

Le premier ministre ukrainien reçu jeudi par Barack Obama

Cet exécutif de transition préfigure-t-il un retour de Timochenko sur le devant de la scène politique ukrainienne ? Le soir de son arrivée sur le Maïdan aussitôt après sa libération, le 22 février, l’ancienne opposante avait tenu un discours empli d’émotion devant des dizaines de milliers de personnes. Mais elle avait aussi été vivement critiquée sur la place de l’Indépendance. « Timochenko n’était pas le leader de ce mouvement, rappelle le politologue Dmytro Ostrouchko, de l’institut Gorshenin à Kiev. Les gens de Maïdan demandaient sa libération, c’est tout. En revanche, ce que l’on a observé dans les jours qui ont suivi, c’est qu’elle a très rapidement repris en main son parti et qu’elle semble avoir le contrôle sur le gouvernement. » Depuis, elle a en outre annoncé son souhait de se porter candidate à l’élection présidentielle. Une annonce qui a suscité la colère de Vitali Klitschko, à la tête de Oudar (Alliance démocratique ukrainienne pour la réforme) autre parti membre de l’opposition à Ianoukovitch, qui, pour préserver ses chances pour le scrutin, a décidé de ne pas prendre part à la coalition gouvernementale de transition : il a refusé tous les postes qui lui ont été proposés. L’opposition, unie hier contre le système Ianoukovitch, se fissure donc aujourd’hui devant la course à la présidence et laisse apparaître d’importantes rivalités de personnes... plus que des divergences idéologiques de fond.

Dans ce contexte, deux tandems pour les futurs postes de président/premier ministre se profilent. Un duo Timochenko/Iatseniouk et un autre, Klitschko/Porochenko (magnat du sucre et propriétaire de la chaîne d’opposition Canal 5). « Si ces tandems se confirment, c’est le second, pour l’heure, qui est le plus populaire », observe Dmytro Ostrouchko. Mais, ajoute le chercheur, les enquêtes d’opinion révèlent actuellement un ensemble de 40 % d’indécis. « Traditionnellement ces indécis, qui ne dépassaient pas 15 %, se répartissaient proportionnellement entre les différents partis politiques. Mais lors des dernières élections, cette zone grise s’est reportée massivement sur les partis de l’opposition, et notamment sur Svoboda au dernier scrutin. Dans le contexte entièrement nouveau que nous connaissons aujourd’hui, c’est donc un groupe dont on ne peut absolument prédire comment il va voter. » Avec une telle masse d’indécis, le scrutin de mai apparaît donc pour le moins imprévisible.

Ioulia Timochenko après sa libération, sur le Maïdan, le 22 février

Pourtant, les partis politiques ukrainiens ne se distinguent pas aujourd’hui par des divergences idéologiques majeures. Impossible, de fait, d’appliquer sur l’échiquier politique ukrainien la catégorisation gauche/droite qui nous est familière. Invitée mercredi soir pour une soirée en direct à Mediapart, la chercheuse Alexandra Goujon expliquait dans nos locaux qu’en Ukraine comme dans les autres républiques de l’ex-Urss, c’est la question de l’indépendance du pays et de la construction nationale qui permet de comprendre les positionnements politiques. « La priorité pour les politiciens ukrainiens, c’est d’asseoir l’indépendance de l’Ukraine. C’est pourquoi le patriotisme ou le nationalisme sont si présents dans le discours des partis. Il s’agit aujourd’hui d’un État post-soviétique qui essaie de se construire comme État-nation. » Chez Batkivchtchina par ailleurs membre observateur du PPE, la droite européenne, si l’on devine une orientation politique d’économie libérale, les notions de justice sociale ne sont toutefois pas complètement absentes. Et l’on retrouve ces préoccupations, aussi, au Parti des régions, même si elles prennent des formes différentes : pour le parti du président déchu, il s’agissait surtout de défendre les régions de l’Est et d’éviter une vaste restructuration du secteur métallurgique susceptible de conduire des milliers d’ouvriers au chômage. Quant au parti qui pourrait incarner la gauche selon les critères occidentaux, le parti communiste, c’est en réalité « un parti opportuniste, qui s’appuie sur la nostalgie de l’Urss », explique Dmytro Ostrouchko. « En Ukraine, jusqu’à présent, on faisait de la politique plus pour faire carrière que pour défendre des convictions. »

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