À Bangui, c’est loin d’être gagné.

Opération Sangaris.

Samedi 22 mars 2014 // L’Afrique


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Face à face entre un soldat français et un pillard. Paris avait sous-estimé la fracture ethno-religieuse et la haine accumulée.

Ce sera finalement plus long que prévu. Il faudra aussi de nouveaux renforts. Pour se sentir moins seule, la France compte un peu sur l’Afrique, beaucoup sur l’Europe. Cela coince encore.

Nous l’avions annoncé dès le début de l’opération Sangaris en République centrafricaine, le 5 décembre dernier. La France projetait déjà trop peu de soldats pour affronter l’ampleur des problèmes. La durée de l’intervention ne pouvait pas être limitée à quelques mois, comme les communicants de la Défense et de l’Élysée s’obstinaient à le dire. « Il n’y aura pas plus de 1600 soldats, pas davantage, cela suffira, avait imprudemment claironné François Hollande. Nous sommes là-bas pour six mois, pas plus ! ».

La gravité des fractures ethniques et confessionnelles du pays, la soif de vengeance des gens du Sud, les anti-balaka, en majorité chrétiens et animistes, contre ceux de la Séléka venus du nord, musulmans centrafricains ou mercenaires tchadiens et soudanais, que l’histoire locale assimile aux anciens esclavagistes, ont dépassé en horreur les prévisions. Exercées pendant des mois sans retenue, les exactions de ceux du nord ont poussé ceux du sud à se venger, dès l’arrivée des Français.

Il aura fallu deux mois pour que la France reconnaisse son excès d’optimisme pour cette opération baptisée Sangaris, du nom d’un petit papillon à la vie éphémère. « Une opération militaire ne se décrète pas comme du papier à musique, il faut s’adapter, reconnaît aujourd’hui Jean-Yves Le Drian (le 15 février sur France Inter).

Je pense que ce sera plus long que prévu parce que le niveau de haine et de violence est plus important que celui qu’on imaginait. »

La situation devenait intenable pour les 1 600 soldats français, trop peu nombreux et armés pour assurer leurs multiples missions dans ce pays de 623 000 kilomètres carrés et de 5 millions d’habitants, dont Bangui, chaudron bouillonnant de 1,5 million d’âmes. Tous les officiers évoquaient le risque de voir se développer des massacres ethniques de grande ampleur, rappelant le génocide du Rwanda (1994). Faute de moyens adaptés, Sangaris pouvait se retrouver dans une posture insupportable, la condamnant .à l’impuissance. En deux mois, les violences ont fait plus de 2 000 morts et un million de déplacés. Amnesty international a qualifié l’exode des musulmans vers le nord de « nettoyage ethnique ».

Un renfort de 400 soldats (dont une cinquantaine de gendarmes) et d’hélicoptères est donc envoyé vers la Centrafrique. Après avoir trop tardé à intervenir, en novembre 2012, quand les milices nordistes commençaient leur "descente" vers Bangui, puis en mars 2013 quand elles s’emparaient du pouvoir, la France s’installe en force, pour une durée bien au-delà des six mois annoncés. Le coup de poing prévu en décembre se transforme lentement en rouleau compresseur, pour espérer sécuriser le pays et empêcher la partition qui se dessine entre le Nord musulman et le Sud chrétien et animiste.

La France n’est pas seule dans cette galère. D’autres forces, africaine et européenne, l’aident à faire cesser les massacres. Lancée le 5 décembre 2013 par la résolution 2127 du Conseil de sécurité des Nations unies, votée à l’initiative de la France, la Misca (Mission internationale de soutien à la Centrafrique) devrait compter 6 000 soldats africains (Gabon, Cameroun, Tchad, Rwanda, Burundi). Elle pourrait être transformée en opération des Nations unies, sous casques bleus.

Les pays européens volontaires sont peu nombreux et seront présents au compte-gouttes.

Après avoir traîné les pieds, l’Union européenne s’engage sur un budget de 26 millions d’euros. Six à sept nations se mobilisent pour bâtir une force d’environ 1000 militaires, dont le quartier général s’installe à Larissa (Grèce), sous les ordres du général Philippe Pontiès, 55 ans, saint-cyrien, transmetteur, familier des opérations extérieures. Cette "Eufor RCA" commencera à se déployer en mars, pour être opérationnelle en mai. Une conférence de "génération de force" se tiendra le 27 février à Bruxelles pour valider les ultimes choix.

Les pays volontaires sont peu nombreux, avec des contributions au compte-gouttes. Au côté de la France, "nation-cadre", seuls l’Estonie, la Lettonie, la Pologne, le Portugal, la Roumanie et également la Géorgie (non membre de l’Union) ont répondu à l’appel. Les autres réfléchissent. Déjà engagée au Mali, l’Allemagne n’est pas partante. Le Royaume-Uni refuse la bannière de l’Europe. De retour de Bangui, le général Pontiès s’est montré prudent : « La situation est globalement calme, tendue, volatile, et pour tout dire imprévisible. »

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