Algérie : LA JEUNESSE OSCILLE ENTRE ESPOIR ET INQUIÉTUDEAlgérie : LA JEUNESSE OSCILLE ENTRE ESPOIR ET INQUIÉTUDE.

1962, c’est une affaire de vieux !

Dimanche 25 mars 2012, par Amel Blidi // L’Histoire

Drapeau de FranceLes jeunes Algériens ne voient qu’une chose : leur pays est devenu une cage dans laquelle leurs rêves s’étiolent.

Nés durant la crise des années 1980 ou pendant la folie meurtrière des années 1990, les jeunes Algériens rêvent de liberté. Du combat des hommes du 1er , novembre [1954], ils ne retiennent que de vagues notions apprises à l’école. L’indépendance représente la fin d’une galère et l’avènement d’une autre, plus grande encore, nous dit ainsi Amine, soulignant qu’il ne peut s’empêcher de penser que l’Algérie ne méritait pas un tel destin.

J’étouffe nous dit-il. Sur ses frêles épaules repose une pression presque inhumaine. Nous avons des projets plein la tête, des ambitions, mais toutes les portes sont fermées. Face à cela, nos parents attendent beaucoup de nous et tout ce qu’on peut leur offrir, c’est l’image d’un jeune qui regarde le temps passer. Amine étouffe parce qu’à 20 ans on l’empêche de rêver. "Ceux qui ont pris les armes contre la France étaient des jeunes épris de liberté : que sont-ils donc devenus ?" s’interroge-t-il.

Certains feignent l’indifférence à l’approche de l’anniversaire du cessez-le-feu du 19 mars [à la suite des accords d’Evian du 18 mars 1962], affirmant avoir d’autres préoccupations. Et pour cause : la majorité de ces jeunes, sans rentrées d’argent, tournent en rond. "Nous n’arrivons même pas à trouver un petit job pour avoir de quoi faire du flexy (recharges téléphoniques) et acheter un paquet de cigarettes. A mon âge, je dois encore mendier de l’argent à mes parents, et vous venez me parler d’indépendance ! ironise Ahmed, parkingueur, ou gardien auto proclamé de parking à ses heures perdues.

Pour-sûr, il ne sert à rien de déterrer les gloires passées si l’avenir est incertain. "Nous ne trouvons même pas un Fi (studio) dans lequel nous pourrions nous abriter et fonder une famille. Comment voulez-vous qu’un gars qui touche 30 000 DA [303 euros] puisse louer un appart à 35 000 DA [354 euros]. Ils veulent faire de nous des voleurs, s’insurge pour sa part Mohammed, agent de sécurité dans une entreprise de téléphonie mobile.

PARTIR LE PLUS LOIN POSSIBLE

Au menu de leurs tourments figurent notamment la maârifa, c’est-à-dire le piston conditionnant les embauches, les tchippas, commissions indispensables pour faire de petites affaires, ainsi que les beggara, ces parvenus enrichis durant les années du terrorisme [les années 1990] qui les narguent avec leurs grosses voitures et leurs belles villas. Les jeunes pataugent dans des problèmes qui ne devraient pas être de leur âge. C’est qu’il y va de leur virilité, disent-ils : un homme doit assurer, construire son avenir et préserver sa famille du besoin. Leurs mots basculent entre inquiétude et espoir. Ils critiquent la qualité des cours dispensés à l’école, ansi qu’à l’université. Le problème des jeunes diplômés réside dans l’université elle-même. Franchement, nous avons l’impression d’y perdre notre temps, souligne Redouane. Ils ne trouvent pas de mots assez durs pour qualifier les gouvernants qui, selon leur expression, "se moquent" d’eux depuis cinquante ans. Un froid de quelques jours a paralysé le pays [en février 2012]. A la télévision, ils trouvent tout de même le moyen de diffuser des images de l’armée dégageant les routes. Y’en a marre du mensonge et de la langue de bois, s’insurge encore Redouane.

Les frustrations sociales sont également dans la liste de leurs lamentations. "Nous aussi, nous aimerions sortir un peu, nous changer les idées, mais où ? Avec quel argent ? (fin veut nous enterrer vivants ! s’écrie Adel, diplômé de l’Ecole d’architecture. La vingtaine à peine entamée, il a déjà une certaine idée de l’Algérie. C’est la foi en la solidarité qui a disparu du bled, et cela fait fuir les jeunes, diagnostique-t-il. Lui ne croit pas à l’eldorado européen. L’avenir, il ne le conçoit pas ailleurs. Mais tous ne sont pas de cet avis. S’il le pouvait, Ahmed partirait, le plus loin possible : en Amérique, en Australie, en Chine... "Pourvu que je me sente à l’aise. Je serai enfin moi-même. Ici, on se sent dans une cage, à tourner en rond dans la cité. Les jours se ressemblent indéfiniment. Ce pays, nous l’aimons, mais nous y sommes à l’étroit.

Le rapport des jeunes au pays oscille entre amour et rejet. Alors, les interroger sur leurs sentiments à l’approche de la commémoration du 19 mars, c’est comme demander à l’imam de la ville d’Hussein Dey son appréciation sur le dernier album de [la chanteuse algérienne] Fella Ababsa ! Adel nous regarde avec des yeux ronds. Il lui est difficile de se rappeler à quel événement correspond cette date. Son copain Ahmed tente un commentaire, confondant le 19 mars avec le coup d’Etat du président Boumediene contre Ahmed Ben Bella, le 19 juin [1965]. Ils sont dans l’incapacité de citer un nom parmi les négociateurs des accords d’Evian. Krim Belkacem ? Ils en ont entendu parler, mais, à leur connaissance, il n’a jamais figuré dans les manuels scolaires. Pour eux, Ahmed Boumendjel, Mohammed Seddik Benyahia ou Ahmed Francis sont de parfaits inconnus. J’éprouve du respect pour ces hommes. J’ai honte de le dire, mais ces histoires ne m’intéressent pas. Je reconnais qu’ils ont fait des choses remarquables, mais il ne faut pas que ça devienne un fonds de commerce.

Au fond, semblent-ils penser, tout cela est une affaire de vieux. Cinquante ans après la fin de la guerre, cette jeunesse n’a pas de héros auxquels s’identifier, pas de symboles, pas de repères, pas même de rêves auxquels s’accrocher...

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